Dans sa volonté de positionner la mode comme une forme d’expression artistique, Sensation Mode a réunit quelques acteurs d’influence dans leur discipline respective afin d’obtenir leur opinion sur la question. Entrevue exclusive par / Exclusive interview by Carole Vallières
Olivier Asselin a une double carrière de cinéaste et de professeur d’histoire de l’Art à l’Université de Montréal. PH D de l’université de Paris VIII en 1986, il est Professeur agrégé et conseiller pédagogique au 2e cycle. A titre de cinéaste, il a remporté le prestigieux prix Ouimet-Molson du meilleur film québécois en 1990 pour son premier film La liberté d’une statue. Son dernier film, Un capitalisme sentimental, a été présenté au en 2008 au Festival du Nouveau Cinéma.
Leda et St.Jacques sont photographes de mode et associés depuis dix ans. Leda Montereal, d’origine italienne, est entrée à la photographie par l’art contemporain. Pierre St.Jacques a été photo-reporter pour des magazines internationaux pendant 20 ans. Les deux associés se complètent : Leda est directeur artistique, Pierre, est le photographe en chef.
ST.JACQUES : Je suis intéressé, Olivier, par votre opinion. Est-ce que la mode est un art?
OLIVIER : Il n’y a pas de doutes. L’opposition entre l’art pur et les pratiques commerciales -- si ça se vend, ce n’est pas de l’art, si ça ne se vend pas, c’est de l’art-- est très récente. Elle naît dans la modernité, au début du 19e siècle, avec le Romantisme et la doctrine de l’art pour l’art. Mais avant ça, tout l’art était soumis aux contraintes de la commande et au goût des mécènes, de l’Église ou de l’État. Je pense que la mode et l’architecture sont deux arts dominants aujourd’hui, car ils ont été confrontés plus
vite que les autres à la réalité du monde dans lequel on vit. Les grands artistes ont toujours eu les contraintes de leurs commanditaires.
LEDA : 70 % de nos clients sont en mode. Quand on a des clients qui veulent oser, on se permet d’arriver avec des concepts, et ça nous rapproche de l’art contemporain.
OLIVIER : L’industrie de la mode fait l’objet d’une fascination extraordinaire de la part des artistes d’art contemporain. Beaucoup de ces artistes sont tentés par le vêtement. Soit dit en passant, j’ai regardé toutes les photos que vous avez mises en ligne sur votre site (www.leda-st-jacques.com). Vous faites ressortir dans le vêtement quelque chose qui n’est pas évident. Comme la belle série avec les animaux.
ST.JACQUES : Dans la mode, tu travailles en équipe! Leda donne la direction artistique, moi ce qui me nourrit, c’est la lumière, faire de belles images.
OLIVIER : Le travail d’équipe, comme au cinéma! Je m’intéresse beaucoup à la direction artistique. Je travaille toujours avec la même créatrice des costumes, Helen Rainbird, depuis quatre films. Pour Un capitalisme sentimental, on a fait un beau costume, inspiré des collages de Kurt Schwitters. Il y avait des bruns, des gris, avec des bouts de jute, du métal, ça faisait comme un Braque (www.uncapitalismesentimental.com) ... Vous, qu’est-ce qui vous inspire?
LEDA : On a photographié la dernière collection de Marie Saint Pierre. C’est très poétique, architectural, zen. Pour moi, Marie est une artiste en art contemporain. Elle a une image et une conception de la femme qui lui est propre. Son travail est extrêmement nourrissant.
ST.JACQUES : Un autre exemple est Travis Taddeo. On s’est assis dans son salon — il fait la production chez lui. On a d’abord vu ses vêtements, c’est très urbain, très actuel. Il m’a inspiré.
OLIVIER : C’est vrai que c’est difficile de rester indifférent devant un beau vêtement. Il m’arrive d’être ébloui devant la créativité, le choix des matières, comment on plie, on coupe, l’évolution de cette réflexion, le rapport des couleurs... C’est quand même une pratique qui est assez libre. L’industrie de la mode est d’une grande inventivité. La mode, on peut la suivre dans l’histoire de la peinture avant de la suivre en photographies dans les magazines. L’Histoire de la peinture est le lieu où on peut construire l’histoire de la mode avant le milieu du 19e siècle.
LEDA : ... et à travers l’histoire de la peinture, on voit l’évolution de la condition des femmes.
OLIVIER : et des hommes! Mais à l’arrivée du féminisme, la mode a été l’objet d’une critique radicale — et surtout la photographie de mode, car c’était l’un des lieux où les stéréotypes corporels et les attitudes se sont construits, affirmés et répétés. On sait que ça a joué un rôle important dans la manière dont les gens se représentaient. La mode reste frileuse de ce point de vue. J’ai entendu une éditrice dire : si je mets une femme plus ronde en couverture, je vais moins vendre.
LEDA : Pas au Québec. Nous on a fait deux éditos dans le Elle Canada, avec un top modèle américain taille forte. Les réactions sont très positives. Si on fait une photo avec une fille trop maigre, ils auront des tas de courriels négatifs. Pour nous, c’est important d’être inspiré aussi par les modèles. Quand un modèle a réfléchi, qu’elle comprend ce qu’est le vêtement, et comment elle doit bouger son corps pour donner vie au vêtement — nous on aime travailler avec des gens comme ça. Ce sont des artistes.
OLIVIER : Ça veut dire qu’il faut inventer la gestuelle, le mouvement.
ST.JACQUES : En photographie, l’aspect technique est très important
OLIVIER : Et la technique ce n’est pas simplement le moyen d’une fin, car des fois ça résiste et ça donne d’autres idées. La résistance des matériaux est au coeur de la créativité. Il y a de la technique dans tout art. En mode aussi.
ST.JACQUES : Ah! oui. C’est un des problèmes des designers. Ils vont créer de super belles pièces, mais qui manquent de techniques dans leur réalisation.
LEDA : Mais ce n’est pas de leur faute! C’est comme si on vous demandait : fais un film chez toi dans ton salon. C’est impossible. En Europe, il y a des gens qui vont juste couper. Rien d’autre. Ici ils font tout, tout seuls!
ST.JACQUES : Pour nous aussi, il manque d’argent. Pas de budget, pas de temps...
OLIVIER : Mais je pense que l’important dans tout type de créativité, c’est d’avoir des idées conformes aux moyens qu’on a.
LEDA : Oui, ça te force à être créatif! Mais pour les designers, il y a une limite, tout de même... Le designer qui coud dans le sous-sol, et mange dans le sous-sol, tu peux avoir les plus belles idées du monde et travailler 80 heures par semaine... on se brûle, comme ça.
OLIVIER : Oui, et le fait que la mode n’ait pas une place culturellement importante ici fait qu’il y a un problème. Il n’y a pas une culture publique, les gens n’achètent pas beaucoup les designers d’ici... C’est la même chose au cinéma de toutes façons. Pour rentabiliser un film au Québec, il faut qu’il soit très, très, très populaire.
LEDA : mais il faut que les médias s’intéressent à ces arts. Quand il y a les Semaines de la Mode à New York, à Milan... moi je regarde la RAI (Radio televisone Italiana), tout le monde en parle. Les gens consomment du pas cher et n’apprécient pas la qualité. Pas un chandail d’un designer, mais quinze chandails fabriqués en Chine. On se fout de la qualité, et ça c’est triste. Les gens veulent consommer, changer, et tant pis pour la Couture !
OLIVIER : Ce qui m’inquiète davantage, c’est de voir comment c’est un cercle. Les consommateurs sont frileux : un film ne doit pas demander un effort de compréhension. Alors oui, il y a ce conservatisme. Et par ailleurs, je trouve aussi que la mode souffre, comme art, d’être associée à une élite financière. C’est comme l’art contemporain, mal vu du public. Mais il y a probablement dans la mode, comme dans l’art contemporain, des gens qui ont des pratiques plus accessibles, et permettront aux gens d’apprécier. Ça veut dire aussi des gens qui font des produits de haute qualité en terme de design, mais à des prix accessibles. et les gens s’habituent à la qualité du design.
LEDA : Il faut poser la question du droit d’auteur. On copie, oui ça démocratise, mais qu’est ce qu’on fait avec les droits d’auteur ? C’est épouvantable. Mais si on a Lagerfeld pour H&M, et Philippe Dubuc pour Simons, ça c’est magnifique.
OLIVIER : Je pense aussi que les cultures sont différentes. Si on va en Italie, il y a une tradition vestimentaire. Ici on n’a pas ce genre de traditions. Mais si on pense à la cuisine, par exemple, on s’est sophistiqué. Une population qui considère ce qu’on mange, comment on mange. Plus on en parle...
LEDA : Ça montre que les gens sont ouverts au Québec. Le poids de la tradition n’est pas comme en Italie, mais les gens veulent apprendre. Moi je rêve que les talents qu’on a ici puissent obtenir des subventions, pour s’exprimer librement. Les designers qui ont une vision de leur travail sont des créateurs, il faut les encourager. Nous, on sera inspirés par cela, et ça aura un effet d’entraînement. Tout le monde deviendra plus créatif au Québec, il y aura des répercussions dans plusieurs domaines, on a va casser des barrières, il y aura des discussions, et ça fait une vivacité culturelle. J’en rêve !